Interview de quelques directeurs de séjours
Par Gaston Tavel,
directeur artistique et pédagogique de VMSF
Nos séjours thématiques
offrent aux enfants et aux jeunes les conditions idéales pour une véritable découverte
de toutes les musiques et de tous les arts. Depuis la création de Vacances Musicales
Sans Frontières de nombreux enseignants, étudiants, musiciens et artistes sont venus
rejoindre notre projet d'association. Au-delà de tout clivage pédagogique et
de toute visée élitiste ils ont en commun le désir ardent de transmettre leur passion,
d'offrir au plus grand nombre l'aventure de la création artistique. Pour
votre information quelques directeurs de séjours répondent à nos questions.
Dés 1994, alors que vous étiez encore étudiant
en faculté de musicologie, vous vous êtes engagé, pendant toutes vos vacances scolaires,
dans la direction de séjours musicaux organisés par notre association. En 1996 vous
avez participé à la création de nos premiers séjours "musiques actuelles"
pour les adolescents. Quelle est votre conception de ce type de séjour ?
Fabien Picavez : La "colo rock" est un espace-temps très
particulier, dans lequel tout est mis en œuvre pour favoriser l'intimité la
plus profonde avec la vie musicale sous toutes ses formes : fonctionnement
par projets artistiques successifs ou cumulables impliqués dans la vie culturelle
locale, rencontres artistiques (concerts de pros, résidences, master-classes, jam
session...), et proximité quotidienne avec une équipe de musiciens engagés toujours
prêts à l'expérience de la création, de la re-création et de la découverte.
Le principe de base : quel que soit son niveau et son parcours, chacun doit
pouvoir trouver des projets dans lesquels il pourra s'impliquer et s'émouvoir.
Fabien Picavez, musicien
Vous
dirigez depuis plusieurs années des séjours rock pour les adolescents et
vous ressentez aujourd'hui le besoin de faire évoluer ce type de séjours.
Pourriez-vous nous présenter vos récentes expériences où il est question je
crois de création d'un "opéra rock" ?
Sébastien Lattuga : Oui, effectivement lors de mes
deux dernières directions de séjours rock pour ados j'ai essayé de sortir du
traditionnel « tremplin rock » de fin de séjour. Le concept d'« opéra
rock » permet de mettre en relation différentes types d'activités et donne
un sens fédérateur aux diverses productions artistiques et musicales - les
arts plastiques pour les décors et les costumes, la création chorégraphique,
le jeu dramatique et l'expression poétique, la mise en scène et bien
évidemment toute l'étendue des pratiques musicales amplifiées. Une première
création -en juillet 2007- retraçait l'histoire du rock, une sorte de
"concert-documentaire" présentant de façon chronologique les principaux
courants et leur cortège de guitar heroes, groupes légendaires...
La seconde -en août 2008- se présentait sous la forme d'une sorte de conte
moderne. Cette expérience ambitieuse a largement sollicité la créativité et
l'imaginaire des jeunes en introduisant de nouvelles approches des pratiques
musicales et artistiques : ateliers d'écriture et de composition,
improvisations et performances, créations numériques et design sonore...
Ainsi, les projets artistiques de ces deux séjours m'ont semblés réellement
centrés sur le groupe, le collectif, tout en répondant de façon
satisfaisante aux attentes individuelles. En clair, la forme « opéra rock »
nous offre les nouveaux moyens éducatifs, pédagogiques et artistiques que
nous recherchions pour faire évoluer notre concept de « colo rock ».
Sébastien Lattuga, musicien
La pédagogie des premières découvertes
de la musique pour les plus petits est un domaine que vous connaissez bien, pourriez-vous
nous donner quelques mots-clés, votre litanie pédagogique en quelque sorte ?
Patrick Vittorelli : Prévoir organiser proposer réagir -
intéresser séduire distraire - ne pas simplifier bêtifier - donner une tâche adaptée
/ mais / l'enfant n'est pas un exécutant.
La recherche de créativité ou d'expression n'est pas forcément un objectif
de séance ; écouter et reproduire précède la recherche d'improvisation.
Privilégier la démarche au contenu, le "maintenant" au "plus tard",
la pratique au projet, le projet à court terme au grand projet à long terme. Donner
la priorité au désir de l'enfant / mais / l'enfant fait partie d'un
ensemble. On ne peut choisir opportunément que si l'on possède une expérience,
sinon, ce n'est pas choisir, c'est répondre à un coup de coeur qui peut
s'avérer décevant. Donner, donc, des modèles nombreux. Privilégier la pratique
au discours. Privilégier l'approche globale à l'approche analytique. Ne
pas négliger des oeuvres trop jouées ou trop entendues par l'animateur, mais
jamais jouée par les enfants (il est légitime pour un pianiste débutant de vouloir
jouer la Lettre à Elise). À contrario, une musique trop complexe, trop contemporaine,
peut ne pas répondre aux attentes d'un débutant. Animer, c'est, un peu,
être au service des enfants. Cela dit, un enfant jouant dans un ensemble est un
peu au service de l'ensemble, lui aussi.
Patrick Vittorelli, professeur des écoles
Le concert de fin de séjour est une expérience
inoubliable, surtout lorsqu'il s'agit du premier concert d'un groupe
de rock dont les musiciens sont à peine plus grands que leur guitare. Pourriez-vous
nous faire partager votre expérience de direction de notre séjour "rock school"
cet été 2006 ?
Fabien Neveu : Le public était peu nombreux ce samedi 15 juillet
pour assister au concert de fin de séjour : quelques parents qui s'étaient
déplacés pour l'occasion, des inconnus attirés par les affiches ou avertis par
les messages des radios locales et qui avaient délaissé les feux d'artifice
des villages voisins... et nos vacanciers, passant tour à tour devant ou sur la
scène. Le public était peu nombreux ce soir là... mais quelle ambiance ! Dès
l'installation du premier groupe, nos jeunes spectateurs/artistes, tels des
fans devant leur rock star d'un soir, hurlaient, tapaient des pieds, chantaient
les titres répétés pendant le séjour, encourageait leurs copains ou copines dont
certain(e)s, lors de la répétition générale, avaient versé quelques larmes, sous
l'effet du trac : "Allez Sonia ! Vas-y ! On t'aime !"...
Quinze jours plus tôt, chacun se découvrait timidement sur le quai de la gare ou
autour du premier repas ; ce samedi 15 juillet, ils étaient tous unis, gonflés
à bloc, joyeux et solidaires, partageant une même passion (naissante) : celle de
la scène. Si je dirige des séjours VMSF, c'est parce que ces vacances musicales
procurent des émotions intenses, sources d'épanouissement, où le plaisir d'être
ensemble va croissant jusqu'à atteindre un point culminant, l'ultime concert.
Fabien Neveu, professeur des écoles

Vous avez dirigé pendant plusieurs années nos séjours artistiques en Italie. L'originalité
de votre démarche est probablement liée, en partie du moins, à votre désir d'échange
et de rencontre avec les jeunes Italiens, n'est-ce pas ?
Christine Berthon : Oui. J'ai essayé de privilégier la création
artistique en lien direct avec la petite ville qui nous accueillait, de façon à
s'enrichir de la double culture française et italienne. Par exemple, en sollicitant
les jeunes du village à venir participer à nos ateliers de travail le matin et/
ou l'après-midi. Ils apportaient leur voix, leurs chansons, ils nous aidaient
dans la prononciation ou participaient aux ateliers danse, percussions, théâtre,
orchestre ou art plastique. Cela leur permettait de comprendre notre travail, et
d'en parler autour d'eux. Cette collaboration prenait beaucoup de sens pour
nous. On se sentait plus proches les uns des autres. Les gens du village étaient
aussi très fiers de retrouver quelques uns de leurs jeunes sur scène le soir du
spectacle. En 2002 la création porta sur la vie et l'ambiance de ce village,
avec différents tableaux très humoristiques et plein d'émotion réalisés par
les jeunes. Ce jour-là, j'ai eu la certitude que beaucoup comprenait la riche
expérience humaine de ce séjour en Italie.
Christine Berthon, chanteuse, comédienne
Vous assurez depuis plusieurs années la direction
artistique de séjours "arts du spectacle". Comment accompagnez-vous les
enfants vers la création d'un spectacle original ?
Mathilde Miranda : Monter un spectacle avec des enfants,
c'est, selon leurs âges, leurs envies et le temps dont on dispose créer de toutes
pièces une histoire, des chansons, des personnages, un décors, ou bien leur proposer
une oeuvre adaptée dans laquelle ils se reconnaîtront tous, et dans laquelle chacun
trouvera un rôle qui lui convient. Un spectacle réussi, c'est celui que les
enfants ont pris plaisir à jouer et à monter, mais il n'y a pas de réussite
sans un minimum d'exigence de la part des adultes car je pense que de la rigueur
naît la liberté et de la qualité naît le plaisir. Les spectacles que je monte avec
les jeunes comportent toujours différentes disciplines artistiques, les petits comédiens,
s'initient, au théâtre, au chant, à la danse, à la musique, à l'art pictural,
au clown, ou au cirque. Ce métissage artistique rend les spectacles plus riches
et passionne nos petits artistes.
Mathilde Miranda, comédienne
Vous êtes musicien professionnel, mais aussi
pédagogue. Votre engagement passionné, vos nombreuses expériences de direction de
séjours rock pour les adolescents ont largement contribué à la notoriété de VMSF
dans ce domaine. Adolescence, rock, vacances, quelle relation faites-vous aujourd'hui
entre ces 3 mots ?
Henri-Joël Rio : La "culture rock" représente un espace
de contestation du "politiquement correct". Il est donc normal, voire
sain, qu'un adolescent se projette dans cet univers. Toutefois jouer des "musiques
actuelles" requiert, comme toute pratique artistique, un réel apprentissage
pour accéder au plaisir.
Mon projet de "séjour musiques actuelles" tente de réconcilier cette "liberté
d'expression ROCK'N'ROLL", tant revendiquée par les ados, avec
le travail théorique et technique nécessaire à cette dernière. C'est pourquoi
de nombreux ateliers musicaux, variés et complémentaires, sont proposés quotidiennement
durant mes séjours. L'adolescent créé son propre emploi du temps, en fonction
de sa motivation, de ses attentes et capacités.
L'équipe pédagogique a pour objectif d'encourager chaque adolescent à mener
à bien un projet personnel. Toutes les conditions sont réunies pour monter son propre
groupe, jouer en concert, mais rien ne peut se faire sans la participation active
de chacun. De fait, la notion d'investissement personnel est bien plus au
cœur
de nos projets que celle de niveau technique. Mettre en place un cadre de vie convivial
favorisant le partage et l'expression des passions reste mon objectif principal.
Des VACANCES musicales.
Henri-Joël Rio, musicien
Vous dirigez depuis plusieurs années nos
séjours thématiques "arts du spectacle". Comment abordez-vous le recrutement
de vos équipes d'animation ?
Alexis Bouvier : À mon sens, il y a deux qualités importantes pour
un animateur désirant encadrer un séjour VMSF : la volonté de transmettre et
l'ouverture artistique. C'est pour cela que je privilégie la polyvalence
et la diversité au sein de mes équipes d'encadrement : des musiciens ouverts
à l'art du clown, des danseurs amateurs de jonglerie, ou encore des chanteurs
capables d'animer des ateliers d'écriture... Tous doivent avoir le désir
de transmettre leur passion première, la musique, la danse ou le chant, mais en
plus, avoir la capacité de sensibiliser ou d'initier les jeunes à d'autres
domaines d'activités artistiques comme le stylisme, le land art, le slam...
Alexis Bouvier, musicien
Vous êtes professeur de musique en conservatoire
pendant l'année scolaire et vous consacrez une partie de vos vacances à la direction
de séjours musicaux organisés par VMSF. Selon vous, en quoi la pratique instrumentale
collective en centre de vacances constitue-t-elle
une expérience exceptionnelle et enrichissante pour les jeunes élèves musiciens ?
Joëlle Kruger : En séjour de vacances, les enfants arrivent avec
des bagages musicaux très différents les uns des autres : entre celui qui joue de
la guitare depuis 3 ans dans une association de quartier, celui qui prend des cours
de piano à la maison depuis 4 ans et celle qui a fait 5 ans de violon dans un conservatoire
national de région, les répertoires et le rythme d'acquisition des morceaux
sont très hétérogènes. D'autre part,
le grand point commun est très souvent qu'avant 5 ans de pratique, les structures
enseignantes ne proposent que peu voire pas de pratique collective aux enfants,
ils ont donc comme grande habitude celle de jouer en solitaire. Ceci est d'ailleurs
une incohérence car il n'existe que très peu de morceaux pour instruments seuls.
Certes, ceci n'est pas vrai pour la guitare et le piano étant donné qu'ils
sont harmoniques et polyphoniques, c'est pourquoi les enfants qui pratiquent
ces instruments sont souvent amenés encore plus tard que les autres vers les pratiques
collectives. Dans une vision globale de l'enseignement de la musique, la pratique
collective, en particulier l'orchestre, développe chez l'enfant la capacité
d'écoute et consolide sa sensation rythmique car il est entraîné par le chef
et le groupe. Le centre de vacances est forcément un lieu privilégié pour mettre
en place un orchestre, qui développe chaque individualité au sein d'une collectivité.
Les conditions sont en effet idéales; le chef prend le temps de connaître chacun
des enfants avant les premières lectures, ce qui lui permet d'adapter les partitions
afin que tous puissent s'investir pleinement et ne trouvent leur partie ni trop
difficile ni trop facile. Les répétitions peuvent être très régulières et tous les
instruments même ceux qui ne jouent pas traditionnellement en orchestre peuvent
être intégrés. Chacun est responsabilisé au sein du groupe : il est un élément parmi
les autres mais le morceau ne fonctionne vraiment que si tous les éléments sont
réunis ; la solidarité entre les enfants s'en trouve renforcée. Il est vrai
que cela demande de s'investir dans la préparation de cette activité mais au
final le résultat est toujours valorisant pour les enfants qui vivent souvent en
centre de vacances leurs premiers moments d'orchestre.
Joëlle Kruger, professeur de musique